
2002 : Queer Anna
Paris/Strasbourg/Bruxelles/Paris
Paris : 22 et 23 juin 2002

Queer Anna
Mind you ! La straight psychanalyse a fait d’Anna Freud un terrain de choix. Avec humeur ou compassion, on l’a déclarée fille de son père, sa secrétaire, son ambassadeur, son analysante, son infirmière. Une hétéro bienveillante neutralité a violemment considéré qu’Anna avait pu s’inscrire au sein de la communauté analytique «grâce à la sublimation», «mais au prix de sa féminité». On a soudé Anna à son père, toutes écoles psychanalytiques confondues. On a tout dit des rapports conflictuels d’Anna à sa mère. On a bien voulu considérer qu’elle restait prisonnière du portillon obligatoire de l’Œdipe. Et si Anna avait refusé l’œdipémie galopante du mouvement analytique ? Il a fallu attendre les
Lesbian Studies pour qu’un vent queer se mette à souffler la poussière et ouvrir les fenêtres de Maresfield Gardens, dégageant quelques zones à explorer.
Lynda Hart, Monique Wittig, Donna Haraway, Judith Butler, et bien d’autres, ont ouvert un espace où l’abord tabloïd de la psychanalyse lui donne un tranchant que «l’ordre symbolique» lui avait fait perdre. Saurait-on lire les écrits d’Anna Freud comme on lisait Delly, Gyp,
Nous Deux, Confidence, ou aujourd’hui la collection Harlequin ? Les fictions à l’eau de rose, avec leur scénario réglé, provoquent un enchantement où le virtuel défait les catégories du sexe, déstabilise le noyau de nature le plus résistant de notre post-modernité : la certitude straight que les enfants naissent d’un homme et d’une femme. Ils naissent du vent, des roses, des choux, des éprouvettes, des planètes, des clones, gremlins, et autres cyberfantaisies. lesquelles tirent les conséquences de ce que les enfants sont engendrés par le langage. Enfants sans parents, nés de la guerre et du discours, élevés par Anna et Dorothy comme parents psychologiques, enfants sources de dissentiment dans le champ de la psychanalyse, Klein, Winnicot, Lacan… «Ça coûte cher, cette analyse d’enfants», disait Martha, fournissant petits gâteaux et pelotes de laine aux multiples enfants d’Anna. À leur tour, quelques-uns de ces enfants ont narré leur vie, petits récits, petits dessins, petits papiers. Si petits ?
Et si Anna détenait aujourd’hui le point actif de la psychanalyse ? Le style straight connaît ses plus belles fleurs de rhétorique pour parler de la correspondance Freud-Fliess, auto-analyse, invention de l’œdipe, premiers abords de la bisexualité, du sadisme anal , sa
Dreckologie. Tout juste si on ne met pas ce mot en latin, on le conserve en allemand dans les traductions françaises pour que«ça passe», que ça prenne sa petite couleur savante. Traduisons, transfusons dans la langue française l’érotique correspondance des deux amis : libidinalement parlant, leurs enfants-nombres naissent par le nez grâce à des migraines périodiques qui font disparaître les mots et les restituent déformés. Pour que l’engendrement réussisse, il faut que les deux amis se congressent régulièrement au sujet de leur merdologie. Martin et Ernst ne voulaient pas faire savoir les façons qu’avait eues leur père de se tailler un costume dans la texture nasale sexuelle. Ce à quoi Anna répondit «L’incroyable est que la perversion soit encore considérée comme chose sensationnelle» et malgré ses propres réticences, elle fit publier les lettres intimes de son père, une première fois avec quelques coutures, une deuxième fois, in extenso.
Il y a de nombreuses versions de la transmission de la psychanalyse et du rôle éventuel qu’Anna a joué. Pourtant, nulle part n’a été véritablement prise en compte la façon dont a été établi le corpus freudien, la
Standard Edition, dont l’énorme appareil de notes a ensuite donné lieu à l’établissement des actuelles œuvres complètes en allemand, les
Studien Ausgabe. Tout avait commencé par un texte : lorsque James Strachey était à Vienne, sur le divan de Freud, celui-ci lui avait confié, pour les traduire, quelques pages qu’il venait d’écrire,
Un enfant est battu. Freud pouvait être certain que l’ironie distinguée des petits bunnys de Bloomsbury permettait l’accueil intellectuel de cette réflexion sur le S&M. Les Apôtres de Cambridge, anglicans qui plus est, n’avaient que faire du pape, —
Pope says sexual arousal isn’t a sin if it’s ethical — occupés qu’ils étaient à la musique, à la littérature, à la philosophie analytique, à la révolution mathématique, et à leurs amitiés. L’erratique érotique James Strachey et Alix la danseuse ont mené à bien le gigantesque ouvrage, ils ont gaîment parodié
Die Klein débarquant chez les analystes anglais, ils ont souri d’Anna et Lou, ils ont supporté Jones le rusé, mais ils n’ont pourtant pas provoqué de RévoCul dans la Psy Pope, et la guerre aidant, la dialectique des concepts en mathématique a été ensevelie sous les bombes. Il a fallu des Lacan à Rome, des Félix Guattari et des Gilles Châtelet à Paris, une romancière extraterritoriale en translangue Monique Wittig. pour que l’invention freudienne renaisse.
Les armoires de Lacan ont été déclarées ouvertes cette année après vingt ans de gel. Va-t-on encore prendre cela pour une affaire de famille ? Anna, JAM, Judith, et quelques autres — «nous » —, avertis de l’effet d’engendrement du réel par le discours, formons les corps indistincts des archives vivantes psychanalytiques, qui mettent chacun en quête de stratégies de cohérences dans ces multiples nuages de socialité dans lesquels la psychanalyse peut continuer de jouer le rôle éminemment politique tel que Freud l’avait inventé.
PARIS
22 et 23 juin
Anna & les roses psychanalytiques
Michèle Duffau, Anne-Marie Ringenbach,
Anne-Marie Vanhove, Ninette Succab
avec Jean Hervé Paquot
BRUXELLES
19 et 20 octobre
Anna & les aventures parasexales
José Attal, Xavier Leconte, Luc Parisel,
Marie-Magdeleine Lessana
avec Roland Léthier
STRASBOURG
16 et 17 novembre
Anna & le contra-sexuel
Jean Paul Abribat, Françoise Jandrot,
Yan Pélissier, Claude Mercier
avec Christine Toutin
PARIS
14 et 15 décembre
Anna & les corps indistincts
François Dachet, Anne-Marie Vindras,
Colette Piquet, Mayette Viltard
avec Martine Gauthron